51e édition du Festival International de la BD d'Angoulême

06 février 2024 à 12h30

Comme l’an dernier, nous vous proposons un report de la dernière édition du Festival International de la bande dessinée d’Angoulême sous forme de journal de bord que nous espérons immersif accompagné de photos des jolies choses que nous avons pu voir sur place. Bien entendu, il est impossible de rendre compte de l’immensité des propositions qu’offrent le festival, pour tous âges et tous profils, du curieux au plus passionné. Nous n’avons malheureusement pas pu faire tout ce qui nous intéressait. Un tel événement est affaire de choix et d’énergie mais le séjour fut bon et on vous en parle ici !  

Cette édition s'est tenue du 25 au 28 janvier. Le cap des 50 est passé et le festival poursuit sa recherche d'être au plus près du paysage BD actuel. Il tatonne, expérimente et évolue constamment. Cette année, c'est la mutation du Pavillon Jeunes Talents en Espace Nouvelles Créations, la promotion de la BD canadienne et québécoise dans un endroit dédié, le développement de l'espace jeunesse ou encore la volonté de mettre en lumière la pratique numérique qui sont à l'honneur. En parallèle, il essaye toujours de proposer pléthore d'événements variés avec des artistes et mouvements qui le sont tout autant. L'omniprésence de l'offre centrée sur la culture asiatique que vous retrouverez dans cet article car c'est ce qui intéresse principalement votre serviteur ne doit pas dissimuler le fait que c'est une petite partie de tout ce que cette manifestation a à offrir et que si vos intérêts diffèrent, ils seront néanmoins sûrement comblés.

Le programme est chargé, donc on ne chôme pas, dès le vendredi matin ! L’accès au festival est facilité par une navette gratuite qui fait le tour du centre ville et peut nous déposer près de tous les lieux clé de la ville. C’est ainsi que nous voilà embarqués en direction de Manga City-Alligator 57, le bipôle dédié à la culture urbaine et à la bd asiatique. L’an dernier, cet espace a vraiment souffert de sa taille relative qui ne pouvait pas assumer les festivaliers venus en masse, séduits par l’annonce de pointures aussi reconnues même hors des cercles spécialisés que sont Hajime Isayama, auteur de l’Attaque des titans et Junji Ito, le maître de l’horreur japonaise. Les têtes d’affiche de cette année, non pas moins prestigieuses mais moins grand public, ont fait que l’affluence était plus raisonnable et nous avons pu ainsi profiter plus sereinement de cet espace.
De plus, ils ont été remodelés et en partie réaménagés, l’intérieur respire plus, tout est moins concentré, on circule mieux. Malgré le fait que cette bulle dédiée au manga mériterait d’être plus grande, l’effort est appréciable. La scénographie à l’intérieur de Manga City a été elle aussi augmentée, avec toute une partie grimée comme des rues traditionnelles japonaises, ajoutant un cachet supplémentaire au lieu. Mais si nous nous sommes dirigés ici en premier lieu avec un but en tête (autre que commencer à faire des emplettes).
Nous avons foncé sur le stand des éditions IMHO pour rencontrer Claude Leblanc, auteur du livre La révolution Garo (1945-2002), pour la seule journée où nous pouvions le rencontrer. Déjà que nous n’avons pas pu être disponibles pour assister à sa conférence, nous n'allions pas rater l’occasion de papoter avec lui sur son formidable livre.  Cet ouvrage, fruit d’un long travail passionné, est inestimable tant il documente précisément ce pan trop méconnu de l’Histoire de la bande dessinée. En effet le magazine Garo est une parution culte au Japon et a ouvert le manga a des formes d’expressions plus libres, audacieuses et engagées en réaction aux productions stéréotypées des circuits principaux. Elle a été aussi le témoin des bouleversements majeurs de la société japonaise, de sa création à sa disparition. Son influence reste immense, même sur la bande dessinée mondiale. Ce document est la seule source mondiale a être aussi exhaustive et complète sur ce sujet, une vraie mine d’informations passionnantes pour tout amateur de bande dessinée. Et l’auteur derrière l'œuvre est tout aussi passionnant ! Affable, disponible et très sympathique, l’échange avec lui fut délicieux, merci à Claude Leblanc et au plaisir d’une nouvelle discussion si nos routes se croisent à nouveau !

Un petit tour sur les autres stands de la bulle et nous voilà repartis pour notre première exposition de l’édition, celle sur Requiem - Chevalier Vampire de Pat Mills et Olivier Ledroit. Elle se tenait à la CCI de la ville, donc de l’autre côté du site. Le FIBD c’est aussi ça, des aller-retours, la traversée de la ville dans tous les sens !
Cette série, fleuron de la techno-dark fantasy, méritait bien son exposition tant son univers, son scénario et ses planches sont d’une démesure hallucinante et hallucinée. (Jugez plutôt ci-dessous) 

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En plus des planches exposées, nous avons pu admirer différents produits dérivés et œuvres annexes comme des sculptures de Olivier Ledroit. L’auteur était également présent pour remettre le premier prix de son association “BD et autisme” qui récompense, promeut et expose les candidats, tous touchés par cette pathologie.  

Pas le temps de se remettre de ces incroyables planches qu’il est l’heure de se rendre à la masterclass de Shin’Ichi Sakamoto, l’un des trois grands invités japonais du festival. L’auteur, fort d’une trentaine d’années de carrière, est surtout connu chez nous pour son diptyque Innocent/Innocent Rouge qui aborde le destin de la famille Sanson, vraie dynastie de bourreaux de Paris pendant la Révolution Française. Cette année, il vient en lien avec la promo de son dernier né #DRCL : Midnight Children, revisite le mythe du Dracula de Bram Stoker. L’événement a eu lieu au Théâtre d’Angoulême dans une Grande Salle pleine à craquer.
Cette heure et demie a été l’occasion de revenir en détail sur son dernier manga, son processus de travail mais aussi sur son rapport à l’horreur et à la violence, à l’Europe qui sont des aspects qui parcourent toute la dernière partie de sa bibliographie. L’auteur a aussi pu s’exprimer sur l’aspect revendicatif sur l’égalité des genres et la manière dont il écrit et pense ses personnages féminins, avatars de combats émancipateurs et de bouleversements des mœurs. Il est malheureusement impossible de retranscrire en détail toute la richesse de cet échange tant il était intense. Il était beau de voir Shin’Ichi Sakamoto, qui se faisait tout petit en début de conférence, tout apprêté qu’il était, déstresser progressivement et prendre un peu plus ses aises face au nombre important d’auditeurs attentifs que nous étions. 

Mais le maître n’était pas présent sur le festival que par sa présence dont il nous a honoré, mais avec une exposition immersive dédiée à #DRCL à la manière de celle de Philippe Druillet que nous vous présentions l’année dernière. Elle était visible à la même chapelle Guez-de-Balzac, non loin de la place de l’Hôtel de Ville où se situe le Théâtre. Elle est idéalement située à quelques rues du Musée, ce qui nous a permis de faire d’une pierre deux coups : l’immersion avec les vampires puis “Au-delà des genres”, l’exposition consacrée à l’immense Moto Hagio !
La plongée musicale dans les planches de Druillet était déjà fantastique mais le travail de composition et de mise en scène pour mettre #DRCL a l’honneur a été encore plus loin ! Sinistre et magnifique, ces quelques minutes dans l’Angleterre gothique sont magnifiées par l’architecture du lieu. Certains chanceux ont pu visiter l’expo de nuit et ce devait être encore plus fort, même si l’effet horrifique marchait déjà très bien en milieu d’après-midi !

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Direction le Musée maintenant ! Pouvoir voir les planches originales, le travail des formes, les ratures, superpositions est quelque chose de toujours émouvant. C’est toujours une chance inestimable de se tenir près de telles reliques. Mais en ce qui concerne votre serviteur, rarement cela a été aussi fort que pour les planches de celle qui a été récompensée du Fauve d’Honneur cette année. Moto Hagio est certainement l’une des personnalités les plus importantes pour le 9è art en général présente à Angoulême cette année.
En effet, dès ses débuts dans les années 1970, elle a participé à repousser les limites du genre du manga pour jeunes filles (shôjo) avec, entre autres, le cercle formé avec plusieurs de ses consoeurs, le groupe de l’an 24. A l’époque, ces histoires étaient très largement écrites par des hommes et elles ont participé à leur réappropriation, avec des histoires plus proches des lectrices, plus sérieuses et denses  Elles sont également ouvert la voie aux autrices après elles dans les domaines de la fantasy, SF, horreur, aux histoires érotiques, genre dans lesquels les femmes étaient littéralement inexistantes, bien qu’elles ne soient toujours pas assez représentées. Elles se sont également illustrées dans une recherche esthétique poussée, cherchant ici aussi à défricher des terrains inconnus, ne rechignant jamais à l’expérimentation graphique qui fait encore l’une des richesses du shôjo à l’heure actuelle. Leur impact est incommensurable et s’étend loin des frontières japonaises. Avoir une telle autrice ici est une chance inestimable et voir son travail d’aussi près en est une tout aussi grande.

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Une fois la file relativement longue, passée pour entrer dans la salle d’exposition, nous naviguons chronologiquement dans sa bibliographie, comme si nous suivions son évolution en temps réel. Nous explorons ainsi sa vie artistique, toujours mise en parallèle avec les étapes correspondantes de sa vie. Comme à chaque fois au musée de la ville, le nombre de planches collectées et sélectionnées est impressionnant et, bien que le parcours soit un poil étroit au vu du nombre de festivaliers présents, c’est un régal à parcourir. Nous n’avons pas pu rencontrer la Dame, ni assister à sa masterclass mais au moins, nous avons pu approcher les sources de son travail primordial et c’est une manière de conclure cette première journée en beauté avant d’aller rejoindre les copains pour débriefer autour d’une bonne boisson !

 

Une nuit bien trop courte pour un samedi qui s’annonce bien rempli plus tard, nous revoilà en route ! La grosse attente de la matinée est la masterclass de la dernière tête de l’hydre des invités japonais : Hiroaki Samura, encore dans la grande salle du Théâtre d’Angoulême. Mais avant, petit passage par le Nouveau Monde, la bulle des éditeurs et artistes indépendants, l’endroit parfait pour les bonnes surprises pour qui aime sa bande dessinée différente. Elle a aussi cet avantage comparé aux deux autres grandes bulles, d’être moins peuplée, même le samedi et d’avoir plus facilement des échanges avec les éditeurs et artistes présents. Une fois la razzia faite sur les stands du Lézard Noir et de Cornélius, c’est parti pour 1h30 en compagnie du maître Samura.
Chez nous, il est surtout connu pour l’Habitant de l’infini, monument du manga de sabre et immanquable pour tous lecteurs de bande dessinée nippone (qui était d’ailleurs à l’honneur à travers une exposition à l’espace Franquin sur laquelle nous reviendrons un peu plus loin). Comme pour celle de Shin’Ichi Sakamoto et sûrement toutes celles auxquelles nous n’avons pu assister, impossible de retranscrire fidèlement la richesse de l’échange mené cette fois-ci par Fausto Fasulo, fondateur du magazine Atom, rédacteur en chef de Mad Movies, directeur artistique du festival pour sa branche asiatique en plus d’être un immense fan du mangaka. La masterclass, à l’image des investigations présentes dans Atom, balaye en détail les premières années de l’auteur, cible précisément des anecdotes inédites, rentre dans les détails du parcours artistique et des connexions de Samura avant de rentrer dans les détails de la conception de l’Habitant de l’infini, son rapport à la couleur, à la composition etc. Nous avons eu droit aussi à des discussions sur des ainés déterminants dans le parcours de l’invité comme Rumiko Takahashi et Katsuhiro Otomo. Nous avons eu aussi droit à des sujets extra-BD comme l’impact du western et du pinky violence (genre d’exploitation japonais mettant en scène des personnages féminins badass, avec souvent une dose d’action, de sang et d’érotisme). Une heure et demie ultra complète et passionnante, parfaitement complétée par “Corps et armes” vers laquelle nous nous sommes dirigés en suivant.

 

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L’espace Franquin se situe un peu plus bas dans la ville, qui culmine en un niveau où se trouvent justement l’Hôtel de ville, le théâtre etc. C’est un complexe un peu dans lequel se mêlent espaces de conférence et d’exposition. Après une file complétée plus rapidement que prévu, nous entrons donc dans l’antre de l’Habitant de l’infini, mise en scène aux couleurs de l'œuvre, rouge comme le sang. Beaucoup plus concise que celle consacrée à Moto Hagio, l’endroit déborde néanmoins des sublimes planches de l’auteur. Elle est divisée en deux parties, une sur son travail au crayon et l’autre consacrée aux pièces en couleur, deux champs dans lesquels Hiroaki Samura excelle. Voir les originales en noir et blanc était particulièrement appréciable pour prendre la pleine mesure de la finesse et du détail du travail de l’auteur, toujours très fiévreux.  

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Le gros morceau de l’après-midi nous attend à présent, à l’Alpha médiathèque située près de de Manga City. Une nouvelle masterclass sous forme de rencontre de deux artistes d’exception, deux légendes : Joann Sfar x Rintarô !!
Le premier est celui à qui nous devons le Chat du Rabbin, Aspirine, Petit Vampire et plus récemment Les Idolâtres entre beaucoup d’autres merveilleuses choses. Son travail navigue entre amour des univers de l’imaginaire et récits plus personnels, avec toujours une patte qui lui est bien propre. Il s’est également illustré dans d’autres disciplines comme le cinéma et la littérature. Un artiste ultra prolifique et complet qui fait un bien fou à notre paysage culturel.  Et de l’autre côté de la scène, une autre légende, peut-être plus obscure pour le grand public occidental alors que beaucoup connaissent certaines de ses œuvres. Du haut de ses 83 ans, Rintarô est l’un des artisans majeurs des plus grandes heures de l’animation japonaise et involontairement l’un des acteurs majeurs de la toute première vague de diffusion de la pop culture japonaise en France, chose que n’a pas manqué de souligner Joann Sfar avec un émouvant témoignage d’ailleurs. Parmi ses hauts faits connus par chez nous, il est le réalisateur de Albator : Le mystère de l’Atlantis (ainsi que certains épisodes de la série culte) , Galaxy Express 999 ou encore Metropolis. Un parfait caméléon à l'aise dans tous les registres, univers et pour tous les publics. Il est récemment revenu sur le devant de la scène avec la publication chez Kana de son autobiographie en BD Ma vie en 24 images par seconde. Cette discussion, en plus d’être elle aussi très riche en anecdotes et informations sur les deux artistes, était particulièrement engageante à suivre de par le respect très palpable que chacun des invités entretient pour la personne et le travail de l’autre. Les deux sont en plus  très à l’aise dans l’exercice, détendus, n’hésitant jamais à étendre leur prise de parole ou à faire de l’humour. L’ambiance était moins formelle qu’à l’accoutumée, aussi divertissante qu'intéressante. Cette discussion a été l’occasion de croiser les regards sur les réalisations, la culture de l’autre, d’aborder la manière dont Rintarô a pu influencer Joann Sfar ou encore comment chacun s’approprie les thèmes et univers qu’ils ont en commun. Et entre ces sujets sérieux, nous avons par exemple pu apprendre que Joann Sfar a été oublié dans une salle de classe qui lui servait de logement lors de sa première venue au Japon, qu’un séisme s’est produit pendant la nuit et qu’il a dû fuir en slip dans la rue, complètement paniqué. Improbable !

La fin du festval, deuxième moitié d'après-midi du samedi et dimanche matin se partagent entre dédicaces (Jérémy Bastian et Reno Lemaire et Tony Valente, toujours une joie de les retrouver) et shopping dans les différentes spots, notamment un Monde des Bulles totalement plein à craquer, un samedi classique en somme ! 

Le Festival d'Angoulême n'est pas parfait, fait parfois des erreurs mais fait partie de ces événements qui ne cherchent pas à rester sur leurs acquis et essayent de continuellement se renouveller pour proposer une expérience forte à chaque édition. La qualité de sa programmation et des événements qu'il propose, elles, sont indéniables et témoignent d'un immense travail continu. L'édition fut une nouvelle fois géniale. Nous nous y retrouverons !  

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