ACTU Monde : Les mobilisations étudiantes en Iran face au gouvernement

        Le 2 novembre 2024, une image représentant une femme en sous-vêtement dans la cour de l’université de Azad de Téhéran a fait le tour du monde. Cette femme c’est Ahou Daryaei. Une femme de 30 ans, étudiante en français à l’université Azad à Téhéran. Elle s’est présentée à son université sans voile. Les vigiles lui ont interdit d'entrer et l’ont attaquée jusqu’à déchirer son manteau. Exaspérée, elle retire ses vêtements déchirés, se retrouve en sous-vêtements : une brassière violette et une culotte rayée, qui deviendront la marque de sa révolte. Ahou Daryaei est devenue un symbole du défi vis-à-vis du gouvernement iranien et de la police des moeurs.


POURQUOI LES UNIVERSITÉS IRANIENNES SE SOULÈVENT-ELLES ?

     Cette mobilisation s’inscrit autour d’une forte répression exercée par le gouvernement mais également par les forces policières. Sur de nombreux campus, les autorités exercent une surveillance et une présence constante afin d’éviter tout soulèvement ou désobéissance. Les universités sont des lieux de tension politique, notamment suite à l’interdiction de libertés : la liberté d’expression, la liberté de réunion et d’association.
Cependant cela n'arrête pas les étudiants dans leur quête de revendications. Certains militants sont arrêtés voire expulsés ou exécutés. On déplore en 2022 au moins 381 civils tués par la machine répressive, selon l’organisation Iran Human Rights, installée en Norvège.
Les prix augmentent et la jeunesse en est la première affectée, en particulier celle issue de la classe modeste : les frais de transport, de logement, de matériel, de repas… La vie étudiante devient complexe pour les Iraniens. A cela s’ajoute l’inégalité entre les élèves issus de familles aisées et ceux issus de la classe populaire. Cette différence est visible au quotidien mais également à la suite de l’obtention de leur diplôme, dans leur recherche de travail marquée par une absence d’opportunités pour de nombreux étudiants issus de familles modestes.
Le code vestimentaire strict imposé aux étudiantes constitue un facteur fort de tension universitaire. Depuis la révolution islamique, le port du voile (hijab) est obligatoire dans les universités et fait l'objet de contrôles policiers fréquents, suivis parfois de sanctions ou de menaces d’expulsions. Certaines sont humiliante : la mort de Mahsa Amini, jeune femme kurde arrêtée par la police des moeurs le 16 septembre 2022 pour port “inapproprié” du voile, puis décédée en détention. Ainsi, le non-respect de ces règles vestimentaires est devenu l’un des symboles de résistance civile face aux autorités. Des vidéos et témoignages diffusés sur les réseaux sociaux montrent des étudiantes déployant des pancartes, enlevant temporairement leur voile ou tenant des débats sur les campus, malgré le risque d’arrestation ou d’expulsion.


LIBERTE, EGALITE, JUSTICE : LES REVENDICATIONS IRANIENNES

             Les étudiants iraniens réclament une société plus libre et plus juste. La défense de la liberté est au centre de leur mobilisation : liberté d’expression, de réunion et d’association mais particulièrement la liberté vestimentaire. Ils exigent également la libération de leurs camarades et de leurs professeurs détenus pour des raisons politiques ainsi que la fin du contrôle social sécuritaire permanent sur les campus.
De même, les questions d’égalité et de genre sont prises en compte. Les étudiants réclament l’abolition de l’obligation du port du voile et l’égalité d’accès aux opportunités d'emploi et d’études, indépendamment du genre et de l'origine sociale.
Les étudiants dénoncent également la précarité des conditions de vie. Ils demandent la baisse du coût des repas étudiant. Cela inclut aussi une rénovation des dortoirs étudiants insalubres où les coupures d’eau, de chauffage et d'électricité sont fréquentes.
Sur le plan institutionnel, les mobilisations défendent la mise en place de nouvelles réformes structurelles, notamment pour une véritable autonomie universitaire, libérée de l’emprise du gouvernement et de la présence des forces de sécurité sur les campus. Ils souhaitent également un enseignement plus libre et neutre vis-à-vis de la propagande idéologique religieuse et politique ainsi que la réintégration des professeurs et des élèves précédemment exclus.
Au-delà de ces revendications sociales, le mouvement plaide pour une justice. Ils demandent des enquêtes indépendantes sur les disparitions, les tortures et les exécutions depuis 2022. Mahsa Amini, une jeune femme retrouvée morte après son arrestation, reste un symbole de cette quête de vérité. Cependant il reste de nombreuses victimes oubliées dont les habitants cherchent à obtenir une justice, les “martyrs de la liberté académique”.

“FEMME, VIE, LIBERTE” : LE CRI DES ETUDIANTS IRANIENS CONTRE LA REPRESSION

         Depuis 2022, les étudiants militants se regroupent lors de manifestations ou rassemblements pacifiques. Plus de 140 universités sont concernées, parmi lesquelles celles de Téhéran, Ispahan, Machhad, Chiraz et Tabriz. Ces mobilisations ont souvent lieu dans des espaces intérieurs – salles de cours, cafétérias, dortoirs universitaires – car les rassemblements sur l’espace public sont interdits depuis les lois de 2009. Malgré la pression exercée par les autorités et le gouvernement, les étudiants iraniens entreprennent des grèves massives. A plusieurs reprises des universités sont paralysées afin de pousser le gouvernement à réagir : les cours suspendus, examens reportés… Des enseignants solidaires aux étudiants refusent de donner cours marquant l’union entre professeurs et élèves : un symbole fort.
Les étudiants font également preuve d’actes de désobéissance civile pour exprimer leur rejet du contrôle imposé par l’Etat : refus du port du voile obligatoire, acceptation des danses mixtes dans les campus ou encore le retrait de portraits officiels des dirigeants du gouvernement présents dans les universités. Ces actions sont majoritairement filmées afin d’être diffusées sur les réseaux sociaux et ainsi circuler dans le monde entier. En effet, les réseaux sociaux jouent un rôle central dans ces mobilisations étudiantes. Sous le #IranUniversityProtests, les élèves partagent des images, des slogans, des témoignages afin de contourner la répression gouvernementale.
Ces actions risquées démontrent la volonté d’une justice à travers des contestations non violentes menées par des étudiants iraniens.


LA RIPOSTE BRUTALE DU GOUVERNEMENT IRANIEN

        Depuis l’amorce des mobilisations étudiantes en 2022, la réponse des autorités iraniennes s’est organisée autour d’une violence systématique. Sur les campus comme dans les rues, la brutalité policière est présente. La police iranienne et les forces de sécurité de l’État ont arrêté au moins 574 étudiants universitaires, selon une étude du Centre pour les droits de l’homme en Iran (CHRI), entre
septembre et décembre 2022. Certains d’entre eux ont subi des attaques physiques : coups, gaz lacrymogènes, tirs de balles caoutchouc ou réels. Beaucoup d’étudiants ont été exclus de leur université, placés en détention préventive ou traduits devant des tribunaux pour “propagande contre le régime” ou “atteinte à la sécurité nationale”.
La répression se développe également au niveau d’une censure et d’une surveillance accrue universitaire. Les campus ont vu se multiplier la présence de caméras de surveillance tandis que l’accès aux réseaux sociaux et aux messageries est limité. Certaines universités ont connu une censure d’Internet partielle, empêchant les étudiants de communiquer ou de diffuser des informations. Plusieurs enseignants solidaires ayant publiquement soutenu leurs étudiants ont été licenciés ou suspendus, accentuant le climat de peur sur les campus.
Sur le plan humain, de nombreuses séquelles psychologiques sont constatées. Les étudiants témoignent de leur peur des arrestations nocturnes, des interrogatoires voire des menaces envers la famille. Des associations ont signalé une augmentation de dépressions et de suicides suite aux traumatismes rencontrés par les étudiants victimes de la répression.
A l’échelle internationale, les réactions restent faibles et limitées. Les Nations Unies ont ouvert une enquête sur d'éventuelles “violations systématiques des droits humains” en Iran. En décembre 2022, plus de 200 universités étrangères– Europe, Amérique du Nord et Asie – ont signé une déclaration de soutien aux Iraniens pour “le droit à la liberté académique en Iran”.
Sur le plan intérieur de l’Etat, les mobilisations étudiantes ont développé une fracture générationnelle. Tandis qu’une partie de la jeunesse revendique la liberté, l’autre partie continue de soutenir le gouvernement iranien. La société est divisée entre conservatisme et modernité.

SOURCES :

Figaro no. 24946 : En Iran, Ahou Daryaei, nouveau symbole de la résistance aux mollahs
L'Express. Iran : les méthodes glaçantes du régime pour faire passer les opposants pour des "fous"

https://www.lemonde.fr/international/article/2023/02/15/en-iran-cinq-mois-de-revolte-filmes-par-le-peuple_6161980_3210.html?

https://www.giga-hamburg.de/en/publications/giga-focus/purification-of-the-higher-education-system-and-jihad-of-knowledge-in-iran?

  • Droit des femmes :

https://iranhumanrights.org/2023/06/students-across-iran-say-no-to-forced-hijab/?

https://www.hrw.org/world-report/2025/country-chapters/iran?https://www.lemonde.fr/international/article/2022/11/19/soulevement-en-iran-les-universites-a-la-pointe-de-la-mobilisation_6150669_3210.html

  • Chiffres des arrestations :

https://iranhumanrights.org/2022/12/iran-protests-detained-university-students-subjected-to-sexual-assault-disappearances/?utm_