Imaginez vous enfermés dans le métro moscovite à la suite d’un holocauste nucléaire. La capitale russe entièrement décimée, ses habitants se réfugient à plusieurs dizaines de mètres de profondeur, dans cet endroit sûr, connu pour être l’un des joyaux de la modernité soviétique. Imaginez que vingt ans après les derniers bombardements une société d’hommes et de femmes se développe dans cet endroit quelque peu insolite, tandis qu’à la surface ne règnent que la mort, la désolation mais aussi… des mutants.
Metro 2033 est un roman d’anticipation post-apocalyptique écrit par Dmitry Glukhovsky, un ancien journaliste russe, notamment connu pour son opposition au pouvoir de Vladimir Poutine. Publié pour la première fois en 2005 en Russie où il devint vite un best-seller, il a fallut attendre 2010 pour que le roman parvienne aux lectrices et lecteurs français. Nous suivons les aventures du jeune Artyom à travers les tunnels sombres et glauques du métro moscovite après une catastrophe nucléaire. En effet une guerre mondiale dégénère, basculant dans un conflit nucléaire sans précédent. L’auteur imagine, en fait, un prolongement pessimiste de la Guerre froide. Américains et Russes ne pouvant plus s’entendre, les diplomates échouant dans leur tâche, l’humanité périt sous le feu des bombes atomiques.
Le roman débute autour d’un feu, où des hommes armés se pressent pour se chauffer les mains tout en se racontant des histoires, rappelant au passage les événements de la catastrophe. Parmi eux se trouve Artyom. La garde est longue et fatigante. A quelques mètres devant eux, la faible lueur des flammes parvient à peine à éclairer les ténèbres d’un tunnel conduisant vers ce qui, autrefois, n’était qu’une ligne de métro banale. Mais depuis peu des créatures mutantes semblent s’être infiltré depuis une station voisine. On raconte autour du feu que les portes hermétiques de cette station ont été forcées par le passé et que les nouveaux habitants de la surface en ont profité pour nouer contact avec les hommes. Depuis cet instant, les odieux monstres à la peau brûlée par les radiations terrorisent la population et menacent l’existence de ceux qui pourraient bien être les derniers hommes sur (sous) Terre. C’est au cours de cette garde que le destin d’Artyom est amené à changer. Une attaque mutante fait plusieurs victimes et Hunter, un gaillard peu avenant au premier regard, confie une mission de la plus haute importance au jeune homme, avant de disparaître à son tour dans les ténèbres du métro moscovite. Cette mission : faire parvenir un message à Melnik, un contact de Hunter à la station Polis, située au centre du réseau métropolitain et qui, comme son nom l’indique bien, se présente comme une sorte de cité, où se trouvent la plupart des élites russes ayant échappé à la catastrophe nucléaire. Le contenu du message n’est pas clair, mais il ne fait aucun doute sur l’importance d’une telle entreprise. Si Artyom veut sauver l’humanité, il faut commencer par prévenir les plus hautes autorités du métro de l’imminence d’une guerre. Ainsi le lecteur suit le récit, quasiment épique, d’un jeune homme prêt à tout les sacrifices pour pouvoir sauver les Hommes de l’extinction, quitte à braver les radiations de la surface.
Artyom : enfant du métro moscovite
Lorsque la guerre éclate entre Russes et Américains, et que les premières bombes menacent de frapper Moscou, la ville vit au rythme tranquille d’un après-midi d’été. Alors que le petit Artyom, à peine âgé de quelques mois, se balade au zoo en tenant la main de sa mère, la panique éclate, les sirènes remplissent l’air de leurs échos assourdissants. Autour du bambin la foule s’éparpille et chacun tente de trouver un abri. Pour les plus perspicaces, la solution est simple : courir droit vers le métro, qui avait été creusé suffisamment bas, exprès pour ce genre de circonstances. Sans hésiter, la mère d’Artyom se rue vers les portes hermétiques et parvient à survivre à l’holocauste nucléaire. Seulement, quelques semaines plus tard, elle disparaît en laissant l’enfant à un homme, Sacha, qui s’occupera de lui et de son éducation. Une vingtaine d’années après, alors qu’il s’éloigne de la station dans laquelle il a passé toute sa jeunesse, Artyom essaie de se souvenir de sa mère et de la vie telle qu’elle était avant la catastrophe. Ainsi Metro 2033 prend l’allure d’un roman initiatique, dans lequel le personnage se découvre lui-même et le monde qui l’entoure. Les obstacles se dressant face à lui le poussent dans ses retranchements et l’on observe toute l’évolution d’un personnage. De plus, ses nombreuses rencontres jouent aussi un rôle essentiel. Enfin, au fur et à mesure que le récit avance, le jeune homme découvre des dons qui pourraient bien avoir un lien avec sa mission, comme une sorte de prédestination. Dmitry Glukhovsky conte donc le récit d’un Artyom innocent, en pleine prise de conscience et obligé d’affronter les malheurs d’une humanité déchirée par des tensions héritées de l’époque antérieure au déluge.
Une mission : sauver un métro divisé
Les aventures d’Artyom l’entraînant vers le centre du métro moscovite, le lecteur découvre en même temps que le jeune homme les différentes stations et une population déchirée par les luttes politiques. En effet, Dmitri Glukhosvky imagine qu’une vingtaine d’années suivant l’apocalypse les hommes et les femmes ne tarderaient pas à réhabiliter des régimes politiques structurés dans l’espace confiné d’une ligne de métro. Après tout, Aristote ne disait-il pas que l’Homme est un animal politique ? Par exemple, tandis qu’il est fait prisonnier par les forces de police d’un nouveau Reich (dont l’espace vital ne s’étend que sur trois malheureuses stations), Artyom est libéré, par un groupes de guérilleros communistes. Cela indique que les stations constituent de véritables bastions, voire des cités qui, comme sur le modèle de la Grèce antique, établissent des régimes politiques très différents et, parfois, très extrêmes. Ainsi, outre la crainte partagée chez tout habitants du métro que l’humanité vit sans doute ses derniers jours face à la menace mutante, les luttes intestines continuent, redoublent d’intensité avec des massacres répugnants, montrant que l’union sacrée est une illusion.
En revanche, outre les systèmes politiques, inspirés pour la plupart par des idées antérieurs à l’holocauste nucléaire, de nouvelles croyances traversent les stations. Héritage de la Russie orthodoxe ? Probablement. Dmitry Glukhovsky oriente davantage ces croyances vers une « mythification » de l’Union Soviétique et de ses dirigeants. En effet, l’auteur joue sur le coté mystique lorsque Artyom observe les bâtiments du Kremlin. Hérissé d’étoiles rouges rappelant les échos d’une civilisation russe désormais enterrée dans le béton froid d’un métro, ce qui était autrefois le centre du pouvoir laisse aussi l’impression d’être une porte ouverte sur les enfers. Ainsi les stations le desservant deviennent le centre de nombreuses spéculations, certaines laissant penser que les derniers dirigeants s’y abritent toujours et que seuls ces derniers peuvent ramener de l’ordre dans le métro. Néanmoins, toutes ces croyances invitent à dépasser le cadre du métro.
Les moscovites, les Russes et l’humanité
Bien qu’ils se retrouvent sous terre, les hommes et les femmes du métro moscovite vivent également avec le vertige. Lequel ? Celui provoqué par une angoisse omniprésente dans le récit ; que l’on peut expliquer par un sentiment de solitude. En effet, si chacun a la certitude que Moscou et le reste de la Russie sont décimés, tout laisse croire, pour les plus pessimistes, que le monde entier, lui aussi, est entièrement recouvert de retombées radioactives. L’humanité ayant disparu, outre le deuil, la solitude s’installe dans les esprits. Les quelques milliers de moscovites que croise Artyom ne seraient plus que les derniers survivants d’une espèce victime de sa propre bêtise, emmurée dans un métro. Le lecteur se retrouve donc à suivre la geste des derniers hommes. Car à la vue des mutants, qu’il a eu l’occasion de voir de près, Artyom en vient à se demander, avec un certain pessimisme là encore, ce qu’il adviendrait de l’humanité si elle comptait attendre la disparition des radiations. Comment l’homme évoluerait ? Ne deviendrait-il pas une taupe, incapable d’affronter la lumière du soleil et l’air pur de la surface ? Tout compte fait, l’humanité telle qu’on la connaît n’est-elle pas condamné à disparaître à petit feu ? Outre la tension, les frissons et tout les autres éléments obligatoires d’un roman d’anticipation, Dmitry Glukhovsky immisce de nombreuses interrogations sur l’humanité, son avenir, mais également son rapport à la nature et au vivant. Après avoir vu les Hommes se déchirer pour de simples querelles politiques, bien qu’il en aille de leur survie, Artyom évolue plus loin dans la pensée. Puisque la vie continue à la surface, malgré les radiations, ne faudrait-il pas que l’homme finisse par s’adapter à ce qu’il a engendré ? Ainsi, le lecteur découvre à la fin du roman comment ce qui s’avérait être une mission pour la survie de l’humanité est, en réalité, une révélation pour le jeune Artyom.
Dernières remarques
Bien que nous laissions ce plaisir pour le lecteur, à qui nous nous efforçons de ne pas trop en dire au risque de spoil un ouvrage qui pourrait intéresser certains, la fin du roman ne laisse aucun doute sur ce qui suit. En effet Metro 2033 ouvre une trilogie avec Metro 2034 et Metro 2035, ce qui a de quoi ravir les lecteurs. Mais pour celles et ceux qui ne sont pas rassasiés par les trois livres, notons que la saga a rassemblé une grande communauté de fans de jeux vidéos et elle a eu droit a son adaptation en jeu vidéo à partir de 2010.
Il nous semble aussi nécessaire de préciser que les éditions sont accompagnées d’un plan du métro utile pour pouvoir se repérer et s’initier à l’univers du roman, d’autant que les non-russophones pourraient avoir du mal avec la prononciation de certains noms. Enfin, pour les curieux et les curieuses, qui se sont aussi posé la question, oui il existe un équivalent français avec le métro parisien. Il s’agit des romans Rive Gauche et Rive Droite de Pierre Bordage !